Aide à mourir : quand les théories du complot salissent le débat
"Cette loi est fondée sur une volonté libre et éclairée de la personne malade incurable."
Certaines voix, qui sont opposées au principe même de l’aide à mourir, ont électrisé le débat autour la proposition de loi votée en deuxième lecture à l’Assemblée nationale, en affirmant qu’elle deviendrait « la solution économique » qui exercerait « une pression insidieuse sur les plus fragiles », « incités à s’effacer eux-mêmes ». Elles prétendent alerter l’opinion publique sur une « loi eugéniste ».
Ces accusations sont graves. Elles sont mensongères. Et profondément choquantes pour les personnes malades.
Faut-il le rappeler : ce n’est pas une loi pour les personnes handicapées. Ce n’est pas une loi pour les personnes âgées. Ce n’est pas une loi pour les personnes sans ressource. Ce n’est pas une loi qui « promeut la mort ». C’est une loi qui reconnaît une réalité que ses opposants feignent d’ignorer : il existe des situations médicales sans issue, irréversibles, où la souffrance est inapaisable et insupportable. Cette loi est fondée sur une volonté libre et éclairée de la personne malade incurable, qui est la seule à pouvoir demander pour elle-même que l’échéance de sa mort certaine soit avancée. Les cinq critères cumulatifs sont évalués de manière collégiale, pluridisciplinaire, tracée et contrôlée. La procédure prévoit des évaluations du caractère libre et éclairé de la volonté à plusieurs reprises, et jusqu'aux derniers instants.
Le soupçon de malades « sous influence », potentiellement sous pression de leurs proches et d’une société capitaliste maltraitante qui rejette ceux qui ne sont pas utiles, ne s’appuie sur aucune réalité. Dans les démocraties avancées qui ont légalisé l’aide à mourir – pour certaines depuis des décennies – il n’a jamais été démontré de « dérive structurelle » ou de « pression sociale généralisée ». Aucun chercheur, aucune instance de contrôle, aucune autorité indépendante, aucun parti politique démocratique n’a jamais illustré un tel phénomène, qui relève du pur fantasme. Ce qui est présenté comme une « explosion » des chiffres correspond à un phénomène classique d’appropriation d’un droit nouveau. Toute évolution législative en matière de libertés individuelles – contraception, IVG, refus de traitement… – s’accompagne d’une phase d’augmentation progressive, liée à l’information des citoyens et à la sécurisation des pratiques. Une hausse des recours à l’aide à mourir n’est en rien le signe d’une dérive éthique, au contraire elle traduit souvent la fin d’une clandestinité.
Ces accusations portent en elles un sous-entendu grave : une défiance envers les institutions, les professionnels, les proches et les patients eux-mêmes. Elles balayent d’un revers de main l’ensemble des politiques publiques de protection des personnes vulnérables. Elles font comme s’il n’existait pas d’État de droit, pas de société civile vigilante, pas de système de santé solidaire, pas de déontologie médicale. Elles procèdent par déformation systématique des chiffres et des données.
Derrière ces prophéties catastrophistes se cache une vision normative des corps et des vies, qui tente par tous les moyens d’empêcher les personnes condamnées par la maladie de quitter cette vie lorsqu’elles estiment qu’elle est devenue pire que la mort. Cette façon de parler à la place des malades est insupportable.
Alors souvenons-nous des propos d’Anne Bert, écrivaine atteinte de la maladie de Charcot, en 2017 :
J’ai le goût de la vie, je n’ai pas envie de mourir. C’est la maladie qui me fait mourir. Il ne faut pas agiter les fantasmes, en disant qu’on va décimer des populations, décimer les vieux, décimer les malades, parce qu’on demande ce droit à choisir. Il faut prendre les malades dans ce débat-là. Il faut leur donner la parole !
Anne Bert
Elsa Walter
Vice-présidente de l’ADMD, chargée de la solidarité et de l’entraide

